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Structure littéraire de la Pâque du pain de vie, 

« 4 e apocalypse »,

illustrée par le miracle de la multiplication des pains

Jn 6,1-71

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Nous voici parvenus à l’ « apocalypse » centrale de notre IV e évangile, la 4 e sur 7, supposées admises les conclusions auxquelles nous étions parvenus dans la discussion précédente.

Cette quatrième section avait pour théâtre unique les bords du lac de Tibériade, contrairement au reste de l’évangile qui se développait principalement en Judée, à l’exception des deux retours en Galilée décrits dans les deux premières « apocalypses », et de l’appendice en fin d’ouvrage.

Elle nous offrait plutôt un moment de détente au milieu (topologique) du cursus tendu du IV e évangile. L’étau qui semblait se refermer progressivement sur Jésus se relâchait quelque peu, avant de le happer définitivement. On pouvait croire la Galilée un peu plus réceptive à son message que l’âpre Judée. Mais ce n’était guère qu’une apparence.

Cette Pâque, dite « du pain de vie », que Jésus paraissait avoir vécue en dehors de Jérusalem, se développait en fait sur deux journées :

1 er jour        : 6,1-22. A l’approche de la Pâque juive, Jésus se rendait par-delà le lac de Tibériade, suivi d’une grande foule. Cette foule, il la nourrissait en multipliant 5 pains et 2 poissons (7, comme il y aurait plus tard 7 diacres). Des restes du repas on ramassait 12 couffins pleins (comme il y avait douze apôtres). Enthousiaste, la foule voulait l’enlever pour faire de lui un roi. Mais il s’enfuyait tout seul dans la montagne. Le soir venu, il rejoignait ses disciples en marchant sur les eaux.

2 e jour          : 6,23-71. Le lendemain, dans la synagogue de Capharnaüm, Jésus délivrait un enseignement sur le « pain de vie » : qu’il était lui-même, et sur sa « chair » : qu’il devait donner en nourriture au monde.

Discussions des Juifs. Murmures de plusieurs de ses disciples qui l’abandonnaient. Mais Pierre, au nom des Douze, confessait que Jésus était « le Saint de Dieu » : on avait là le centre logique de l’évangile. Annonce de l’incrédulité de Judas.

En la personne de Pierre, c’était l’Eglise future qui, en tant que telle, acceptait le témoignage de Jésus sur lui-même, tandis que beaucoup restaient incrédules, ou faisaient défection, ou, intérieurement, trahissaient.

Ainsi l’option fondamentale, qui allait commander l’issue de drame qui se jouait, était prise, aussi bien par les sympathisants que par les adversaires de Jésus.

A leur tour, voici comment pouvait s’analyser chacune des deux journées de cette Pâque du pain de vie.

1 er jour : 6,1-22

La multiplication des pains.

a) 6,1-4          : Présentation de la journée, et circonstances du miracle.

b) 6,5-10       : Délibération de Jésus et de son entourage : Comment nourrir matériellement une si grande foule : 5000 hommes ?

c) 6,11-13     : Le miracle proprement dit : Jésus multipliait cinq pains et deux poissons. Les disciples collectaient les restes.

d) 6,14-15    : Enlèvement manqué de Jésus, pour le faire roi. On pouvait voir le chiasme passer dans cette partie centrale, au verset 6,15, entre les mots « roi » et « alors il s’enfuit ». Précisément en cet instant, Jésus choisissait de fuir les honneurs terrestres afin de rester fidèle à sa mission, telle que reçue du Père.

e) 6,16-18    : Départ des disciples, en barque, pour l’autre rive.

f) 6,19-21     : Jésus les rejoignait en marchant sur les eaux.

g) 6,22           : Désarroi de la foule à la recherche de Jésus.

Jésus avait donc failli « réussir », dans cette Galilée sa patrie (ou près de la Galilée), alors qu’il échouait régulièrement en Judée : on avait failli le faire roi ! Mais une telle réussite eût représenté pour lui le comble de l’échec, voire même une trahison.

Jésus rompait tout net avec les vœux  majoritaires de la foule, avec ses visées politiques.

Toutefois il appartenait encore aux hommes religieux d’Israël, et non plus seulement aux hommes politiques, de prendre une option décisive.

2 e jour : 6,23-71

Discours sur le pain de vie.

a) 6,23-24  : Les Juifs à la recherche de Jésus, au lendemain de la multiplication des pains.

b) 6,25-34  : Dialogue de Jésus avec les Juifs.

c) 6,35-40  : Discours sur le pain de vie. « Je suis le pain de vie. »

d) 6,41-52   : Dispute avec les Juifs. Jésus déclarait que le pain qu’il donnait n’était autre que sa propre chair.

Le chiasme passait au verset 6,51 entre les mots : « Le pain que moi, je donnerai » et « c’est ma chair ». La pensée de Jésus se transportait alors de la notion de « pain » à la notion de « chair ».

e) 6,53-59   : Discours sur la « chair du Fils de l’homme ».

f) 6,60-66  : Scandale des disciples. Beaucoup abandonnaient.

g) 6,67-71     : Pierre confessait le Christ comme le « Saint de Dieu »,  tandis que la trahison de Judas était annoncée.

Dans ce fameux discours, l’enseignement de Jésus prenait prétexte du pain matériel (celui multiplié la veille) pour s’élever à la notion d’un pain devenu spirituel, le pain de vie. Mais ce pain spirituel se concrétisait à son tour en son propre corps, en son propre sang, qui deviendraient ainsi une vraie nourriture pour le monde.

Plusieurs de ses disciples refusaient de le suivre en de telles altitudes.

Il fallait le reconnaître, la pensée de Jésus, dans le moment où il prononçait ce discours, gardait quelque chose d’énigmatique, d’indéchiffrable. Seules une foi aveugle en ses propos, et la confiance en sa personne, pouvaient permettre aux disciples de rester fidèles.

Ayant échoué matériellement en Galilée – et par sa faute, ayant refusé de se prêter aux injonctions du monde – le Christ du IV e évangile allait rejoindre la Judée, avec ses disciples qui le suivaient, certes avec foi mais en tremblant. Délaissant ses faux amis de Galilée, Jésus revenait vers ses vrais ennemis de Judée. Dès lors l’issue du drame, qui se nouait, ne pouvait faire de doute.

Dans cette quatrième « apocalypse », l’attitude des Juifs semblait d’abord dénoter une détente. Souvenons-nous que dans l’ « apocalypse » précédente c’était pour eux « une raison de plus de vouloir le tuer » (Jn 5,18), l’ambiance était dramatique. Par-delà le lac, Jésus était accueilli avec enthousiasme par les foules qui reconnaissaient en lui « le prophète qui doit venir dans le monde. » (Jn 6,14). Pourtant cet enthousiasme se révélait de mauvais aloi, et Jésus se voyait contraint de s’enfuir devant les prétentions de le faire roi.

Le lendemain de la multiplication des pains, les Juifs le cherchaient encore avec empressement. Mais Jésus leur reprocher un zèle intéressé : « Vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé du pain tout votre soûl. » (Jn 6,26). Non satisfaits du miracle de la veille, les Juifs demandaient un nouveau signe pour croire (cf. Jn 6,30). L’enseignement cumulatif de Jésus sur sa propre personne, annonçant qu’il était la vraie manne descendue du ciel (cf. Jn 6,32), le pain de vie (cf. Jn 6,35), et chair destinée à la vie du monde (cf. Jn 6,51), était reçu d’abord avec murmure (cf. Jn 6,41), puis avec dispute (cf. Jn 6,52), sinon avec colère.

Après une bouffée d’enthousiasme fugitive, l’attitude des Juifs de Galilée rejoignait celle, hostile, des Juifs de Judée, scellant ainsi son destin. Cette coalition aurait raison de lui.

Certes, les instants étaient décisifs pour les disciples de Jésus en ces deux journées de la Pâque du pain de vie !

C’était André, tout d’abord, qui fournissait la matière du miracle : cinq pains d’orge et deux poissons. A peine était-il conscient du caractère dérisoire de cette quantité. Pendant le festin miraculeux les disciples jouaient les collaborateurs actifs et empressés. Chacun des douze recueillait un plein couffin des restes, pour on ne sait quel usage. Nommément donc, ils étaient les Douze (cf. Jn 6,67.70). On pouvait voir en eux les « apôtres », désignés tels par les synoptiques, ou encore les futurs évêques de l’Eglise chrétienne. Mais pour l’heure, ils faisaient plutôt office de diacres. Il y avait 5 pains et 2 poissons : de même, dans la première Eglise, il y aurait 7 diacres.

Eux-mêmes se mettaient à l’écart d’une foule aux ambitions malsaines (cf. 6,16-17). Ils plaçaient la largeur du lac entre eux et les Juifs, ne craignant pas d’affronter une mer agitée (cf. Jn 6,18). Apercevant soudain le fantôme de Jésus, ils étaient pris d’une peur panique (cf. Jn 6,19) mais Jésus les rassurait, et dès qu’il était à bord, comme par miracle, ils touchaient terre (cf. Jn 6,20-21). Cette marche de Jésus sur les eaux, et cette navigation instantanée, étaient pour eux une confirmation du miracle principal de la journée. Ils se rendaient compte alors qu’ils n’étaient pas seulement les disciples d’un thaumaturge puissant et capable d’entraîner les foules, mais aussi ceux d’un chef spirituel avisé, qui ne déviait pas de l’objectif qu’il s’était fixé.

Après le discours sur le pain de vie, plusieurs disciples murmuraient, et doutaient, et même se séparaient, montrant ainsi qu’ils étaient déçus de ne pas voir Jésus assumer un rôle temporel.

C’était alors que Pierre s’écriait au nom des Douze : « Tu es le Saint de Dieu » (Jn 6,69), reprenant ainsi le titre qui, dans saint Marc (1,24) et dans saint Luc (4,34), était donné spontanément au Christ, dès les débuts de la vie publique. Pierre, et les autres, reconnaissaient consciemment Jésus comme guide mystique authentique, venu de la part de Dieu. Par avance ils se donnaient en exemple à l’Eglise, et au reste des hommes, qui suivraient Jésus dans sa marche austère vers la croix.

Mais Judas, pourtant l’un des Douze, trahissait dans son cœur. Et Jésus, qui lisait dans les cœurs, signalait cette trahison à mots couverts. Le destin de Jésus se trouvait ainsi doublement scellé.

Résumons tout ce que nous avons appris, tout ce qui nous a été révélé sur la personne du Christ, en cette quatrième « apocalypse », logiquement centrale, de notre IV e évangile : qu’il était un thaumaturge pouvant aisément nourrir une grande foule (cf. Jn 6,10), qu’il était « le Prophète qui doit venir dans le monde » (Jn 6,14), qu’il était un « roi » (6,15), mais non temporel et non séditieux, qu’il était « le Fils de l’homme » (Jn 6,27) qui procurait la vie éternelle et que c’était lui que « le Père, que Dieu a marqué de son sceau » (ib.), qu’il était « le pain de vie » (Jn 6,35) descendu du ciel pour nourrir toute l’humanité et que manger de ce pain-là munissait d’un gage de résurrection (cf. Jn 6,39-40), qu’il était, aux dires des foules, « le fils de Joseph » (Jn 6,42) et que l’on connaissait son père et sa mère, qu’il venait de Dieu et qu’il avait vu le Père qui est Dieu (cf. Jn 6,46), que sa chair était vraiment une nourriture et que son sang une boisson : on se devait de les consommer pour posséder un jour la vie éternelle (cf. Jn 6,54).

Jésus professait ainsi, d’après Jean, en termes parfaitement clairs, ce que, depuis le Moyen Age, nous avons pris l’habitude de nommer le dogme de « la présence réelle ». La personne entière de Jésus serait ainsi réellement présente, corps et âme et divinité, sous la forme du pain eucharistique. Ce vocabulaire scolastique n’ajouterait pratiquement rien à la doctrine enseignée par Jésus dans son discours de la synagogue de Capharnaüm, tel que l’évangéliste Jean nous l’avait transmis. Il ne ferait guère que le résumer, le condenser, ou encore le défendre contre des interprétations fallacieuses.

Que si quelqu’un (comme déjà au temps du Christ plus d’un disciple) refusait d’ajouter foi en cette « présence réelle », croirait-il du moins en son Ascension quand il le verrait monter au ciel (cf. Jn 6,62), tout aussi « présentement » et tout aussi « réellement » ?

A ceux qui refusait de croire, Jésus rétorquait que la foi était un don gratuit de Dieu : « Nul ne peut venir à moi, sinon par un don du Père. » (Jn 6,65).

  Pierre arrivait à la rescousse en confessant que le Christ était bien le « Saint de Dieu », celui annoncé dans le psaume (cf. Ps 16,10), tel que traduit par la Septante (cf. Ac 2,27).

Si l’on admettait que le IV e évangile tout entier était construit sous la forme d’un chiasme, c’était bien dans la finale de cette quatrième « apocalypse » qu’il fallait faire passer le croisement du chiasme. Là se nouaient les fils de l’intrigue qui sous-tendait le récit. Les vrais disciples, à la suite de Pierre, acceptaient de croire, quoique encore timidement, en la messianité de Jésus, tandis que l’ensemble des Juifs refusait de croire, et que Judas trahissait. 

Nota Bene

Nous avions déjà signalé que c’était dans ce chapitre 6 de notre IV e évangile qu’on trouvait répété 21 fois le mot « pain », « artos ».

7 fois pour désigner le pain matériel (cf. Jn 6,5.7.9.11.13.23.26).

7 fois pour désigner le pain spirituel, ou le pain de vie (cf. Jn 6,31.32 a.32 b.33.34.35.41).

7 fois enfin pour désigner proprement l’eucharistie (cf. Jn 6,48.50.51 a.51 b.51 c.58 a.58 b).

Un tel artifice de composition ne saurait être fortuit. Il dénotait la profonde unité de composition de ce chapitre que nous avons nommé une quatrième « apocalypse ».

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